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MA DÉMARCHE DE RÉDACTION

Je continue, par ce texte, à écrire une série d’articles dans le journal du Cré-Sol. Ils sont postés mois après mois, au fil du cheminement de la réalisation de La petite filature. Cet article est le troisième de la série et il est la suite de « La création de La petite filature, une démarche d’éducation populaire politique festive ». Au fil des mois, à travers ces pages Cré-Soliennes, je prendrai le temps d’exposer au maximum la démarche et la réflexion dans lesquelles je suis depuis une année.

La petite filature, du fil de soi au fil de l’autre, est née en janvier 2017. Comme il a été précisé dans les articles précédents, c’est un espace où l’on réfléchit par soi-même pour changer le monde avec les autres.

C’est un espace d’accompagnement à la formation dans le champ de l’éducation populaire, et à ce terme « d’accompagnement » que je vais expliciter dans cet article. Ensuite, je prendrais le temps de parler de « pédagogie » (bien que nous parlons d’andragogie pour les adultes). En effet, parler pédagogie permet d’aborder ma posture d’accompagnatrice à la formation qui tente d’être une démarche politique et engagée, dans un but de changement social.

DES PETITS MOTS SUR MA DÉMARCHE

D’ACCOMPAGNEMENT À LA FORMATION

Tout d’abord, je souhaite poser ma base de réflexion. Aujourd’hui, je ne souhaite plus parler de « formation », mais «d’accompagnement à la formation », parce que la formation me revoie à un système de dominations dans lequel la formatrice que je suis, serait une personne qui formerait des stagiaires un peu comme de la pâte à modeler. Je leur donnerais des « formes ». Je pense que les espaces de formation sont trop souvent des espaces de dominations ; or, ils devraient être des espaces d’émancipation. Et l’éducation populaire est tout à fait dans cette dérive.

Par la création de La petite filature, j’ai le doux rêve de créer des espaces de formation qui seraient avant tout des espaces d’émancipation…

J’utilise le mot « accompagnement à la formation » comme le mot « émancipation » ; c’est-à-dire que la personne se forme elle-même, comme elle s’émancipe elle-même.

Ma posture professionnelle est donc une posture d’accompagnatrice…à la formation…ce n’est pas moi qui vais donner le chemin et la façon de penser des personnes que j’accompagne. Ce sont elles qui me montrent leur propre chemin.

MA VISION DE L’ACCOMPAGNEMENT

Quand je parle d’accompagnement, je fais référence, entre autre, à la définition de Maela PAUL1 qui écrit « L’accompagnement peut être défini comme « un processus visant à l’autoformation collaborative où la personne accompagnée est auteur de sa démarche, déconstruit et reconstruit ses savoirs au travers de médiations multiples » ».

A cette définition, j’ajouterai celle de Sandrine BIEMAR, d’Évelyne CHARLIER et d’Anne JORRO : « L’accompagnement est une relation qui aide l’accompagné à être le maître d’œuvre de son projet. Cette finalité met au jour le paradoxe de tout accompagnement : son but est de ne plus exister ».

Je retiens donc trois idées fortes de ce concept en tant qu’accompagnatrice en formation qui guideront ma démarche : celle dont l’idée que « la personne est auteur-e de sa démarche », idée qui marche dans la main avec « celle d’être maître d’œuvre de son projet », et l’autre, que « le but de l’accompagnement est de ne plus exister ».

A propos « d’accompagnement », je propose une idée forte de Frédérique LERBET-SERENI. Pour elle, une « relation authentique » est une relation qui envisage l’idée de séparation. Cette séparation me parle beaucoup dans ma relation avec mes enfants, avec mes proches mais aussi dans ma posture professionnelle. Elle renvoie aussi à la définition de l’accompagnement par Évelyne CHARLIER, Sandrine BIERNAR et ANNE JORRO2 déjà citées en amont, quand elles précisent que le but d’un accompagnement est de ne plus exister.

De plus, Gérard DELEDALLE3, qui commente John DEWEY, approfondit cette idée de « séparation » (donc de « fin »), et l’idée de « vérité » en disant qu’elles sont liées, tant dans l’accompagnement que dans la formation : « La vérité nous apparaît donc comme la fin, au sens d’achèvement, d’une enquête instituée pour élucider une situation indéterminée : la vérité c’est la situation déterminée […] Comme il met le doute dans la situation indéterminée, Dewey semble mettre la vérité dans la situation déterminée ».

Cette idée de fin me semble importante parce qu’elle permet, selon moi, de passer de la situation indéterminée à la situation déterminée ; qu’elle pose un périmètre de réflexion et d’action ; qu’elle pose la base de l’autonomie de la personne accompagnée. Et si le fait de trouver sa vérité était le début de l’émancipation ?

ET SI JE CONSIDÉRERAIS L’ACCOMPAGNEMENT À LA FORMATION COMME UNE DÉMARCHE PÉDAGOGIQUE POLITIQUE ?

Ce passage sur la place et la fonction de la pédagogie me semble essentiel parce qu’il fait, entre autres, passerelle, en amont, avec le concept de l’éducation populaire politique et en aval, avec le concept de la domination en formation souligné lors de l’introduction.

Cette passerelle est très bien explicitée par Paulo FREIRE4 dans un discours publié en 1991 dans la revue « Le nouvel éducateur », « Les rêves de Freinet sont aussi mes rêves. Il y a une concordance de nos rêves et de nos objectifs : la lutte, l’engagement permanent pour une éducation populaire, pour une école qui tout en étant sérieuse n’a pas honte d’être heureuse ».

Pour continuer dans cette partie, je ferai un focus -très, trop succinct-, en nous concentrant sur des auteurs qui m’ont touché afin d’avoir une réflexion sur ces pédagogues dits « alternatifs » ou « de pédagogies nouvelles », tout en mettant en avant l’aspect politique de ces formes pédagogiques.

En effet, Henri WALLON dira a posteriori, à propos du Congrès fondateur à Calais de l’Éducation nouvelle en 1921 : «  Ce Congrès était le résultat du mouvement pacifiste qui avait succédé à la Première Guerre mondiale. Il avait semblé alors que pour assurer au monde un avenir de paix, rien ne pouvait être plus efficace que de développer dans les jeunes générations le respect de la personne humaine par une éducation appropriée. Ainsi pourraient s’épanouir les sentiments de solidarité et de fraternité humaine qui sont aux antipodes de la guerre et de la violence. »

Après plusieurs lectures à propos de ces pédagogues, force est de constater qu’ils-elles sont des personnes aux premières loges du changement, de la résistance, de ces actions qui font aller le monde vers plus d’humanité.

En effet, dans l’introduction de l’ouvrage « Pédagogues de l’extrême »5, on peut lire à propos de ces pédagogues « C’est pourtant une approche différente que propose cet ouvrage, en montrant que la pédagogie ne peut se contenter de réponses toutes faites : elle exige en permanence une posture d’innovation, des actes créatifs, des « trouvailles », qui prennent sens dans l’ici et maintenant de l’action éducative ».

Toujours dans cet ouvrage « Pédagogues de l’extrême »6, est mis en lumière un mot fort qui ressort, dans l’introduction et dans la conclusion, après avoir présenté douze récits d’expériences pédagogiques extraordinaires, qui est : l’éducabilité.

Le texte est tellement beau que je prends le temps de le retranscrire le plus possible « L’éducabilité postule quels que soit le lieu, l’âge, l’état, la condition de la personne, que l’acte d’éducation reste possible. Elle est le dénominateur commun qui relie tous les pédagogues, peu importe le contexte dans lequel ils évoluent. Moteur, ressort ou recourt, l’éducabilité se décline tout au long du temps de l’action éducative. Avant la rencontre, elle est une valeur fondatrice. C’est elle qui permet d’envisager l’avenir de façon optimiste, idéaliste, comme une utopie appelée à devenir réalité ; elle permet d’imaginer les dispositifs les plus innovants, des créer des scénarios inédits, de s’autoriser les initiatives les plus audacieuses. Elle pose les conditions de la réussite autant que le volontarisme que par la croyance, la conviction, la technicité auxquelles elle ouvre la voie. Elle est la source de la vitalité, de l’imagination, parfois de la fantaisie des pédagogues. Ensuite, elle devient ressource. Tout au long de l’accompagnement pédagogique, elle est le moteur de la poursuite de l’œuvre en construction […] Avant, pendant et après l’accompagnement pédagogique, l’éducabilité tire sa force de quatre sources essentielles plus ou moins présentes et repérables, dans lesquelles puisent les pédagogues : une croyance, une sagesse, un savoir-faire et un ensemble de connaissances scientifique ».

Je ne détaillerai pas toute la conclusion de ce livre, malgré le fait d’être fort intéressante, mais, ce que je me permets de dire, suite à cette lecture, c’est que je mesure fortement toute cette dimension politique liée à la pédagogie, -politique, au sens « vie de la cité »-, mais aussi une dimension utopique, sentiment qui ressort très nettement dans les mots de Frei BETTO7, écrivain brésilien au sujet de Paulo FREIRE : « Durant les quatre dernières décennies, vos élèves sortirent de la sphère de l’ingénuité pour parvenir à la sphère critique; ils passèrent de la passivité à la militance, de la souffrance à l’espérance, de la résignation à l’utopie ».

Ajoutons des propos de Paulo FREIRE8 à propos de ce lien politique-pédagogie : « je ne peux douter un seul instant, pas même dans ma pratique éducative critique, que l’éducation, en tant qu’expérience scientifiquement humaine, est une forme d’intervention sur le monde ».

Pour finir ce tour d’horizon, citons Grégory CHAMBAT9, qui écrit : « Si la question scolaire est devenue, que ce soit pour les pouvoirs économiques ou pour la révolution conservatrice en marche, un enjeu social et politique crucial, comme en témoigne l’hystérie qui accompagne chaque réforme éducative, c’est bien que s’y joue une bataille économique idéologique et culturelle décisive […] Leur alliance [le patronat et les réactionnaires] se scelle autour du projet d’une pédagogie au service de la reproduction des privilèges et de l’ordre établi. Rappeler les espérances -et les expériences- d’une pédagogie individuellement et collectivement émancipatrice, tout en menant le combat pour une autre société, telle fut l’ambition des grands pédagogues sociaux. Ce fut aussi celle des grands moments révolutionnaires que nous abordons dans leur rapport à l’éducation. Ces pédagogies de la subversion peuvent éclairer nos pratiques militantes et pédagogiques. Non plus ne les opposants, mais en les nourrissant réciproquement ».

L’ACCOMPAGNEMENT À LA FORMATION :

UNE POSTURE DE PASSEUR ET DE DISPONIBILITÉ

Ce concept « d’accompagnement » me renvoie, suite à des détours, à l’idée que je suis une accompagnante, que je suis une intermédiaire, « un passeur » qui aide à franchir un obstacle, que je suis sans intention pour le chemin de la personne en formation (mes intentions ne sont que dans la relation créée), que je suis disponible et que je définis le périmètre de l’accompagnement avec la personne accompagnée. In fine, je fais tout pour favoriser une démarche émancipatrice pour la personne accompagnée.

Je suis aussi pédagogue, étant une personne qui transmet, par de techniques, des actions, des réflexions, « qui nourrit notre solitude ontologique d’un savoir protéiforme, il ouvre notre curiosité, éveille notre appétit de recherche, stimule notre aptitude critique, exerce sur notre esprit une influence qui se refuse à la domination, bref, contribue à faire de nous des individualités réfléchies, ouvertes et tolérantes, dont l’addition constitue une communauté humaine démocratiquement viable »10.

POUR CONCLURE ET OUVRIR PLUS GRAND

Je pourrai considérer ma fonction professionnelle comme passeur et comme pédagogue, c’est-à-dire la personne qui ouvre le passage, qui fait passer d’une rive à l’autre sans intention. Je peux aussi, pour certaines personnes être celle qui aide à appréhender l’obstacle. Et là, je peux désormais parler « d’émancipation » voire de « liberté ».

Je terminerai par reprendre à mon compte les mots de FREIRE quand il évoque les « professeurs »….ces mots seraient mes mots à propos de ma démarche d’accompagnement à la formation : « Je ne puis être professeur si je ne perçois pas chaque fois mieux que, pour ne pas rester neutre, ma pratique exige de moi une définition. Elle m’impose de prendre position, de décider, de rompre […] Je suis professeur pour la décence contre l’impudeur, pour la liberté comme l’autoritarisme, pour la démocratie contre la dictature de droite comme de gauche. Je suis professeur pour soutenir constamment la lutte contre toute forme de discrimination, contre la domination économique et des classes sociales. Je suis professeur pour me manifester contre l’ordre capitaliste vigoureux qui inventa cette aberration totale : la misère dans l’opulence. Je suis professeur contre la désillusion qui m’envahit et m’immobilise. Je suis professeur en faveur de l’espérance qui m’anime malgré tout ».

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1 Maela PAUL, « Accompagnateur/trice », in Jean-Pierre Boutinet, l’A.B.C de la V.A.E, ERES « Éducation- Formation », 2009, p 48-49

2 Anne JORRO, Evelyne CHARLIER et Sandrine BIERNAR, Accompagner. Un agir professionnel. Bruxelles, De Boeck, 2012

3 John DEWEY, Logique :La théorie de l’enquête,, Paris, Puf, 2006 (rédition)

4 Paulo FREIRE, Pédagogie de l’autonomie, Édition ERES, 2006

5 Rémi CASANOVA et Sébastien PESCE, « Pédagogues de l’extrême, l’éducabilité à l’épreuve du réel », ESF Editeur, 2011

6 Rémi CASANOVA et Sébastien PESCE, opus cité

7 Paulo FREIRE, Pédagogie de l’autonomie, Édition Eres, 2011

8 Paulo FREIRE, opus cité

9 Grégory CHAMBAT, Pédagogie et révolution, questions de classes et (re)lectures pédagogiques, in N’autre école n°5, édition Libertalia,

10 Daniel PENNAC, « Une leçon d’ignorance », discours prononcé le 26 mars 2013 à l’université de Boulogne