Sarah, qui es tu ? Quels sont tes liens avec la coopération ?

J’ai commencé mon parcours professionnel en 2008, en tant qu’urbaniste. Mais, après 5 ans à exercer dans ce domaine, je me suis posée des questions “à quoi ça sert ? quelle utilité ça a ? qu’est-ce que j’apporte au monde ?”, questions toujours vivantes en moi aujourd’hui et qui m’ont influencée dans mes choix professionnels.

A mon arrivée à Tours en 2013, je me suis tournée vers les associations locales, en particulier le Cré-sol par le biais duquel j’ai découvert un autre monde, peu visible pour la plupart des gens, celui des dynamiques locales et de la coopération. J’ai rencontré des personnes, rassemblées autour de projets porteurs de sens, qui partagent une même envie : construire ensemble leur projet, en évitant de tomber dans des rapports de pouvoir. A partir de ce moment, je me suis formée à l’animation de réunions coopératives et animation participative de groupes. J’ai ainsi pu expérimenter concrètement différentes façons de “faire ensemble”… et découvrir que la coopération n’est pas quelque chose qui se décrète : il ne suffit pas de vouloir coopérer pour y arriver. La volonté est un élément essentiel mais il est également nécessaire de se doter de règles, d’outils d’animation coopérative et surtout, d’accepter de se remettre en question, d’aller regarder de plus près au fond de soi pour identifier ses attentes, ses besoins et ses limites. Ca demande d’abord une grande écoute et bienveillance à soi, et bien sûr aux autres. Il n’y a pas de groupe idéal pour monter un projet collectif. Il faut savoir accepter chaque personne où elle en est… et c’est loin d’être facile.

Aujourd’hui, j’ai envie de développer ces notions auprès des plus jeunes. Je me dis que pour changer le monde, il faut penser aux enfants, les accompagner dans leur développement pour leur apporter davantage de sérénité et leur permettre d’acquérir confiance en eux.

 

Comment envisages-tu la démocratie dans ton quotidien ? En quoi la démocratie s’exprime t-elle en dehors des cadres institutionnels dans tous les champs de la vie ?

Pour moi, la démocratie doit constituer un cadre qui me permette d’exprimer mon point de vue et de m’enrichir de celui des autres, pour finalement agir collectivement. Vu comme ça, elle peut s’appliquer à n’importe quel champs du quotidien : la vie professionnelle, associative, amicale et familiale. Elle pose la question du “vivre ensemble” qui implique de se mettre d’accord sur un fonctionnement, des règles de vie de groupe, l’expérimentation de ses règles, leur remise en question… Si le cadre me permet de m’exprimer et si je me sens écoutée, je pourrai plus facilement accepter les décisions prises collectivement, même si elle ne vont pas dans le sens que j’aurais préféré, du moment qu’elles ne dépassent pas mes limites.

 

Ainsi, afin d’évaluer l’organisation collective d’un groupe, je peux me poser trois questions à son sujet :

  • est-ce que, dans ce collectif, je suis écoutée ?
  • est ce que je peux faire des propositions et qu’elles soient débattues ?
  • est-ce que je peux prendre part aux décisions ?

Si à une de ces questions je ne peux pas répondre “oui”, je risque de me retrouver en posture de compétition (vouloir imposer mon point de vue) ou de repli sur moi, voire d’abandon du projet.

 

Une des tâches les plus difficiles est d’être au clair avec soi-même : qu’est ce que je viens chercher dans ce projet, qu’est-ce qui compte pour moi, et à quelles conditions je suis prête à m’investir ? Puis, il s’agit d’arriver à le partager aux autres membres du groupe et à savoir entendre les attentes et limites propres à chacun.e. Enfin, il faut accepter que le groupe nous transforme car l’expérience collective de coopération n’est pas sans bousculer nos postures individuelles.

 

Que fais-tu comme lien entre démocratie et collectif ?

Un collectif est un rassemblement de personnes qui partage des valeurs et/ou une ambition commune, c’est l’ingrédient initial de l’émergence de projets. La démocratie est un mode d’organisation de groupe ou de société, c’est le mode d’emploi qui indique le fonctionnement du collectif. On peut faire partie d’un collectif sans pour autant être dans un fonctionnement démocratique. Mais la démocratie peut se décliner sous de multiples formes, plus ou moins coopératives et à différentes échelles. Au niveau de l’Etat, elle est aujourd’hui clairement limitée et même contestée, alors que dans une association elle peut être appréhendée plus facilement. Au Cré-sol, nous avons par exemple expérimenté des “élections sans candidat” lors de nos dernières Assemblées Générales, un processus très participatif issu de la sociocratie qui permet de rechercher la meilleure personne pour une fonction donnée parmi toutes celles qui composent le groupe (et non pas uniquement parmi les plus téméraires qui se seraient portés candidats).

 

Selon toi, quelles sont les conditions qui favorisent ou freinent la  coopération? Et celles qui favorisent la démocratie dans le collectif ?

Ce qui freine la coopération c’est d’abord le manque de temps, l’urgence à mener les projets, le rythme effréné que l’on s’impose parfois. Pour ma part, j’ai souvent l’impression d’être pressée, de courir après le temps, d’enchaîner les réunions, les tâches à effectuer… et pourtant, si je m’accorde un peu de temps pour prendre du recul, je me rends compte que c’est souvent moi-même qui m’impose ce rythme, par soucis de bien faire, d’être efficace. La coopération suppose de prendre ce temps, de lever la tête du guidon, de s’inspirer des autres et d’accepter les remises en question constructives. Elle suppose donc beaucoup de confiance au sein du collectif.

Mais attention toutefois de ne pas perdre de vue la mise en oeuvre du projet. Un manque d’efficacité peut nuire tout autant à un projet. C’est pourquoi la coopération, comme la démocratie, implique une recherche subtile entre efficacité et mise en place de relations saines dans le groupe.

Par ailleurs, on oublie souvent un autre paramètre : la gestion de l’information, dans le collectif et à l’extérieur. Dans l’urgence, on peut avoir tendance à négliger la communication au sein du groupe. Or, la rétention d’information, qu’elle soit voulue ou subie est un très grand frein à la coopération.

Enfin, on ne pense pas assez à célébrer les échecs, pourtant ce sont les erreurs que nous faisons qui nous font avancer, qui nous font chercher à faire différemment… et qui pourraient être fort utiles à d’autres acteurs pour éviter de tomber dans les mêmes écueils.

 

Si je te dis que la “Démocratie” c’est aussi une question de capacité à participer et à faire participer, qu’en penses-tu ?

Effectivement, l’organisation mise en place par le collectif doit susciter la participation mais il arrive aussi que cela ne suffise pas pour que les gens participent. La capacité à participer, le droit et le devoir de participer, peuvent être difficiles à retrouver lorsqu’on a été habitué à ne pas être écouté et pris en compte. La responsabilité se situe donc à deux niveaux :

  • au niveau collectif : d’accorder une place à chacun.e
  • au niveau individuel : de prendre la place qui nous est offerte.

 

Un mot pour la fin : Penses-tu que nous soyons dans une étape charnière vers plus de coopération dans notre société ? Gardes-tu espoir en l’avenir ?

Oui, car je suis une éternelle optimiste ! Mais en fait, je ne me pose plus vraiment la question à cette échelle. C’est un trop gros morceau pour moi, j’ai peu de prise sur les changements à grande échelle. Donc je me concentre sur moi ! J’ai une approche assez “égo-centrée” finalement qui consiste à chercher la meilleure façon de me sentir bien dans ma vie et avec les autres. Oui, je rêve d’un changement de société où chacun.e fasse sa part mais j’ai arrêté de vouloir imposer aux autres un mode de conduite alors que j’ai moi-même du mal à mettre en cohérence mes actions et mes valeurs au quotidien. J’ai donc pour crédo de prendre plaisir à ce que je fais, en cherchant à être utile au monde. Le plus dur est d’accepter de ne pas y parvenir tout le temps !