La vision puissante des entrepreneurs du « Made in local »

 

Auteur du livre « Made in local. Emploi, croissance, durabilité : et si la solution était locale ? »[1] Raphaël Souchier évoque ici la vision du monde sous-tendant l’action de milliers d’entrepreneurs qui ont décidé de changer le monde à partir de leur action au quotidien.  

Sur une étagère de la librairie Phoenix, située au cœur de l’écovillage de Findhorn, dans le nord de l’Écosse, le titre «Going Local»[2] attira mon attention. Le livre était écrit par l’économiste américain Michael H. Shuman. C’était en juin 2002, et j’étais venu assister à la conférence internationale « Restaurer la Terre ».

Dans son livre, Shuman souligne l’importance, pour les communautés locales, de renforcer l’économie de leur territoire afin de ne pas être écrasées par la mondialisation. Son texte se réfère à des success-stories européennes et nord-américaines. Il montre que les gens peuvent «reprendre le contrôle de ce qui arrive à leurs communautés locales», et ceci en recréant des économies vivantes. L’angle d’attaque qu’il propose – faire des entreprises un moyen de créer un monde meilleur- me semblait pertinent. En effet, si l’on constate que les grandes entreprises sont, de fait, le premier vecteur de destruction de notre environnement, on peut penser que les entreprises, petites et grandes, sont aussi probablement –en écho à un éveil des consommateurs- la seule entité assez réactive et créative pour nous aider à inverser à temps cette tendance mortifère.

Comme Paul Hawken le suggère dans son livre «L’écologie de marché»[3], il est à la fois possible et indispensable de créer les entreprises qui se substitueront demain à l’actuel modèle d’entreprise industrielle, en se mettant au service des communautés humaines et en devenant, en quelque sorte, les producteurs de notre avenir durable.

 

Intention globale, ancrage local

Grâce à leur diversité, les entrepreneurs visionnaires présentés dans «Made in local : Emploi,  croissance, durabilité : et si la solution était locale ? » semblent partager une quête commune: Construire une société planétaire, participative et compatible avec la vie ; par opposition à un système devenu failli, dysfonctionnel et privé de sens. Ces citoyens, ces communautés, ces entreprises veulent inventer de nouvelles façons de vivre en associant économie et démocratie.

Notons qu’un tel changement implique que la vision et l’action soient enracinées. Pas dans un retrait sclérosant, mais par l’ancrage de chaque projet dans une réalité tangible : Prendre conscience de l’impact de nos décisions ; renforcer les liens de solidarité, localement comme avec chaque lieu de la planète.

L’ancienne vision moderniste croyait libérer les humains en faisant d’eux des consommateurs individualistes. Or nous avons fini par devenir inertes et impuissants, manipulés par nos propres désirs et par les «besoins du marché». Ce même marché qui passe par pertes et profits le patrimoine durable qui devait être transmis aux générations suivantes; qui réduit le travail à l’asservissement au monde des machines; qui dénature l’usage durable, le transforme en consommation éphémère et le prive de sa fonction ultime, qui est de contribuer à préserver la vie. Cette quête aveugle a caché – tout en les renforçant – les dysfonctionnements d’un monde désorienté, agité par la frénésie unique et destructrice de produire pour consommer.

Si rien ne change dans la façon dont nous agissons, un scénario probable s’annonce pour les prochaines années. Décrit par le Conseil National du Renseignement  américain dans son rapport Tendances Mondiales 2030, il verra le durcissement et la déstabilisation générale d’équilibres mondiaux fragilisés, une croissance économique de plus en plus inégale, un affaiblissement de l’Ouest au profit de l’Asie et la stabilité mondiale menacée à la fois par la volatilité des marchés et un climat dégradé. Ce scénario ne vous semble-t-il pas déjà familier ?

 

A la racine de nos croyances

Changer nos actions nécessite cependant de comprendre ce qui les génère. «Des milliers s’affairent à couper les branches du mal quand un seul s’attaque à la racine», déplorait autrefois Henry David Thoreau. N’est-ce pas en effet à la racine que la sagesse voudrait nous voir intervenir ? Là où nous sommes agis, manipulés par nos propres peurs. Nous nous craignons isolés, menacés par les autres et par un environnement naturel qui serait inerte, étrange et hostile.

Or il existe au moins une autre façon de voir les choses, tout aussi réaliste mais probablement plus féconde: Nous faisons partie d’un écosystème auquel nous sommes profondément liés et qui génère en permanence la vie. Au lieu de la détruire par l’ignorance et l’arrogance, ne serait-il pas raisonnable de l’honorer tout en l’observant, la respectant et lui permettant d’inspirer notre action ? Me reviennent les paroles de David Korten[4] lors de l’une de nos rencontres: « Dans chaque endroit de la planète, l’éco-système est extraordinaire par sa capacité à s’organiser pour capturer et employer les éléments nutritifs locaux, l’eau et l’énergie. Il est extrêmement local. Saisir les ressources, les utiliser et les échanger pour préserver la vie grâce à un partage coopératif. Tous ces microsystèmes sont interconnectés et, à la fin, ils constituent une biosphère mondiale interdépendante. « 

Les grandes sociétés humaines constituent le tissu conjonctif de millions de sociétés locales. Réparer nos liens affaiblis avec la nature peut donc se faire au cœur-même de ces communautés comme à travers la respiration incessante de leurs échanges.

J’imagine parfois l’Histoire de l’humanité comme celle d’un simple humain. Après avoir passé le stade de l’enfance, voici qu’il se prépare à quitter l’étape de l’adolescence ; riche d’idées pas encore toujours bien maîtrisées, il teste en rugissant ses nouveaux pouvoirs, qu’il imagine illimités. Et si le temps était venu pour notre jeune espèce de commencer à agir en adulte, à conduire sa barque avec plus de sagesse, de bon sens et d’élégance ?

Et si nous laissions aussi de côté la vieille histoire de la Séparation. Car si nous continuons à croire que nous sommes séparés les uns des autres, de la vie et de l’univers, ne risquons-nous pas de plonger tête baissée dans un chaos terminal ? Ne méritons-nous pas un destin plus doux? Sommes-nous condamnés à pousser un cri de terreur quand nous pouvons offrir au monde une polyphonie joyeuse?

 

L’esprit d’entrepreneuriat

Les entrepreneurs, femmes et hommes, à qui je donne la parole dans « Made in local » ont en partage une vision du monde puissante et créative, celle d’une planète qui sait nourrir tous ses enfants, à condition que ceux-ci choisissent de la respecter tout en se respectant.

Ils ont décidé d’incarner cette vision dans leur vie, leur travail et leurs relations: un souci de cohérence, le courage de prendre des risques, d’échouer puis de recommencer, de partager leur passion avec ceux qui les entourent et ceux qui prendront la relève.

Nombre d’entre nous comprennent aujourd’hui que la consommation responsable ne suffira pas. Comme le dit Stacy Mitchell[5], «nous ne pourrons pas acheter l’avènement d’une meilleure économie.» Pourtant, passer de l’action économique à des changements plus politiques ne signifie pas nécessairement endosser les vieux habits de la politique. Il faudra créer une alternative au règne de la force brute. Cela signifie apprendre à inventer de nouvelles façons de relier le pouvoir d’agir à l’outil précieux de la co-création. Cette forme de Puissance ne repose pas sur la Force, mais sur une Autorité profonde; sur la capacité de chacun à devenir congruent, à aligner ses mots et ses actes.

Le moment est venu, nous dit le philosophe des sciences Ervin Làszlò, d’abandonner nos croyances obsolètes, d’oser enfin imaginer la civilisation pacifique et réparatrice que nous souhaitons et d’entreprendre au quotidien les changements qui nous permettront peut-être de relever ces défis.

Parmi les changements indispensables à cette mutation, pourquoi ne pas décider – calmement et une fois pour toutes – que seul ce qui est bon pour l’humanité et pour la vie est bon pour les entreprises? Car l’existence de ces dernières ne se trouve-t-elle pas, en dernier ressort,  justifiée et mesurée à l’aune de leur contribution au bien-être de l’humanité et à la vitalité de son écosystème ?

Raphaël Souchier

www.madeinlocal.info

 

[1] Made in local. Emploi, croissance, durabilité : et si la solution était locale ? Eyrolles, 2013. [2] Going Local: Creating Self-Reliant Communities in a Global Age, Simon and Schuster, 1998. [3] L’écologie de marché ou L’économie quand tout le monde gagne : Enquêtes et propositions, Le Souffle d’or, 1997. [4] Auteur de plusieurs ouvrages sur la mondialisation. [5] Auteure, directrice de l’Institute for Local Self-Reliance.

 

Vous pouvez aussi retrouver dans cet article l’intervention de Raphaël Souchier lors des assises de l’ESS en 2014.

 

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