En novembre 2015, la FING publiait une Tribune1 dans un dossier du Labo de l’ESS en affirmant la nécessité pour l’ESS et pour l’Économie Collaborative de se nourrir l’une de l’autre2. Depuis, de nombreux articles ont traité de ce sujet, affirmant souvent de l’ESS qu’elle devrait s’approprier le numérique pour améliorer sa gouvernance3 ou mieux répondre aux besoins4, tandis que l’économie collaborative devrait s’inspirer des valeurs portées par l’ESS.

En réalité chacun de ces deux ensembles est trop hétéroclite pour lancer des appels à s’inspirer de l’un ou de l’autre sans plus de précisions. Les (biens) Communs, en plein renouveau depuis quelques années, ouvrent une voix cohérente pour faire le tri dans les pratiques dont on peut décemment s’inspirer si l’on souhaite construire collectivement des futurs souhaitables pour chacun.

Les communs ont l’avantage de constituer une entrée suffisamment transversale pour fédérer des communautés de pratiques, qu’elles soient issues de l’ESS, de l’Économie Collaborative ou de tout autre espace temps sémantique. En réalité, ces notions ne sont homogènes que dans leurs définitions généralistes, mais leurs identités politiques restent inexistantes puis-qu’incarnées par des pratiques éparses. Et si l’approche des Communs se proposait justement de re-politiser ce débat ?

A la recherche du plus petit dénominateur commun

Pour représenter l’ensemble des acteurs qui la compose, l’Économie Collaborative est souvent définie comme le fait d’utiliser le numérique pour exprimer un besoin et le mettre en relation avec ceux qui peuvent y répondre. Elle revendique imaginer de nouveaux modèles économiques de pairs à pairs via des modes d’organisation plus horizontaux en offrant la capacité à chacun de devenir « producteur » ou « offreur ». Elle est pourtant plus ancienne que le numérique, à l’image des AMAPs qui se sont développées il y a bien longtemps. Au delà, c’est l’idée que chacun dispose de ressources inutilisées qu’il peut valoriser grâce au numérique, que ce soit via du covoiturage, des ventes entre particuliers,etc.

Coté Économie Sociale et Solidaire, la loi de juillet 2014 en donne une définition légale. Peut s’en réclamer toute structure ayant choisis les statuts historiques (Mutuelle, Coopérative, Fondation, Association) auxquels s’ajoutent celles qui obtiennent l’agrément ESUS. Cet agrément, comme les statuts juridiques historiques, a pour rôle de garantir le respect de pratiques démocratiques, l’utilité sociale et la réinjection des bénéfices dans l’activité.

Ces deux définitions ont un point commun : elles fondent une représentation de chaque concept basée sur le plus petit dénominateur commun, parmi des acteurs extrêmement différents. Utile dans un premier temps pour faciliter la compréhension générale par le plus grand nombre de ces notions nouvelles, cela rend délicat de leur associer des pratiques communes.

Il devient donc impossible de poser un regard global sur les capacités de transformation et les finalités réelles tant de l’ESS ou de l’Économie Collaborative. En l’état, prôner un quelconque intérêt pour chacun à s’inspirer de l’autre n’engage à rien, et rend compte d’une vision plutôt romantique de réalités complexes. Il est grand temps pour leurs acteurs de crédibiliser leurs promesses et de poser clairement les pratiques dont ils se réclament.

L’ESS : rien à prouver ?

En protégeant leur pré carré dans le cadre de la loi, les acteurs historiques de l’ESS ont envoyé un message fort : leurs statuts garantissent à eux seuls leurs gouvernances démocratiques et le fait que leurs revenus ne servent pas un quelconque enrichissement personnel. Seuls les acteurs qui disposent de statuts différents doivent se justifier afin de s’en revendiquer.

Le fonctionnement démocratique de l’ESS se contente de déclarer « 1 personne= 1 voix ». Mais quelle capacité des membres à s’investir dans les structures au quotidien et non pas une fois par an, pour se prononcer sur des propositions qu’ils n’ont pas co-construites et dont ils ne peuvent pas toujours comprendre les enjeux ? Désormais équipés d’outils du 21ème siècle, comment continuer à défendre des modes d’organisation hérités du 19ème5 ? Les capacités techniques, et les expérimentations sociales à l’œuvre depuis ont prouvé qu’il est possible de s’organiser en très grand nombre sans perdre en efficience, du moins à moyen terme. Le frein est ici purement culturel : la volonté de repenser en profondeur les relations de pouvoir au sein des organisations est absente des grandes structures de l’ESS.

Dés 2006, Robert Crémieux disait déjà de l’ESS qu’elle était «  une chimère administrative qui sert de cache sexe à une politique de discrimination vis-à-vis de l’économie solidaire »6. Une manière de dire à l’époque qu’il a suffit à l’Économie Sociale d’y accoler le terme « Solidaire » pour se légitimer en tant qu’acteur du changement sans s’encombrer de nouvelles pratiques. Pour apparaître crédible, l’ESS revendique 10 % du PIB, mais doit pour cela intégrer de grosses banques et mutuelles aux cotés d’AMAPs ou de petites structures citoyennes, ce qui – vu de l’extérieur – décrédibilise les quelques volontés sincères de transformation profonde de notre société.

L’ESS doit aujourd’hui penser sa conception de la démocratie en interne mais aussi l’étendre aux usagers de ses services, d’autant plus qu’elle s’approprie peu à peu le numérique. Des services autour de plate-formes d’économie collaborative se développent, mais les données étant au cœur de ces modèles économiques, et les utilisateurs étant les premiers producteurs de cette valeur, comment justifier de ne pas les inclure dans la gouvernance des services dont ils ont l’usage7 ?

Image : source inconnue "On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré." Albert Einstein

Image : source inconnue « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré. » Albert Einstein

 

De l’émancipation numérique au ré-asservissement

Les acteurs de l’économie collaborative quant à eux revendiquent permettre le lien direct entre offreurs et demandeurs, et finalement placer le numérique au service de l’émancipation de tous, allant même jusqu’à annoncer transformer l’emploi tel qu’on le connaît. Mais dans les faits, qui définit les règles de relation entre les différents usagers de ces plates-formes ? Qui décide de leurs modes de financement et de l’usage des données récoltées ?

Là où elle promet la désintermédiation des échanges, l’économie collaborative ne met quasi jamais les utilisateurs en capacité de s’approprier les outils dont ils ont l’usage et crée de nouveaux monopoles. Là où elles promettent de nouveaux modèles économiques, sans publicité, ces plate-formes s’accaparent les nouvelles valeurs que constituent les données, et dépossèdent leurs producteurs des outils qui leur permettraient de les valoriser. Le « tous producteurs de service » remet en cause la notion d’emploi sans jamais repenser un contrat social 2.0.

Plane alors le risque de travailleurs indépendants toujours plus nombreux, toujours plus isolés et finalement toujours plus précaires. Rares sont les services qui permettent à leurs communautés de se rencontrer et de se construire collectivement, de défendre leurs intérêts et encore moins de prendre part à la gouvernance des plate-formes qu’elles utilisent.

Ne pas faire l’économie du politique

Finalement, ce que ESS et économie collaborative ont vraiment en commun, c’est leur incapacité à faire évoluer leur rapport au pouvoir8. Quand l’ESS se contente de dispositions statutaires pour garantir sa démocratie interne, l’Économie Collaborative s’appuie sur l’illusion de relations directes pour garantir la capacité individuelle à agir. Ils élaborent des règles d’usage qui limitent le pouvoir des individus sur les organisations et les capacités d’auto-organisation des communautés.

Noyés au sein d’agglomérats d’acteurs qui n’ont aucune identité politique commune, les succès qui existent – d’un point de vue de la production d’Innovations Sociales – ne sont pas visibles et peinent à se reconnaître les uns les autres. Pire, ils sont décrédibilisés par les pratiques majoritaires des mouvements auxquels ils sont censés appartenir. On entend trop souvent «Un tel fait partie de l’ESS, mais n’en a pas conscience » : les quelques initiatives qui explorent réellement des pistes de renouvellement des relations de pouvoir servent de caution à quelques dinosaures qui ne peuvent évoluer sans se remettre en cause.

Qu’il soit approprié par l’ESS ou revendiqué par les acteurs de l’Économie collaborative, le numérique ne suffit pas. La capacité de transformation réelle de ces acteurs est une question culturelle intimement politique. Il faut que chaque acteur qui s’autorise quotidiennement à penser en dehors du dogme de l’organisation par le contrôle l’affirme, qu’ils se reconnaissent et qu’ils exercent un contre pouvoir.

Puisqu’ils sont par essence politiques et qu’ils portent des réponses aux limites pointées ici, les Communs ouvrent une voie transverse. C’est la piste que nous explorerons dans la seconde partie de cet article.

Pour l’heure, je ne pourrais terminer autrement qu’en citant un article qui a pourtant trois ans :

A l’ESS « des bonnes causes », nous appelons donc à substituer une ESS « de combat ». Voici notre programme. Il a le mérite de la simplicité. Il consiste à amener partout, dans tous les recoins de l’économie, à toutes les échelles, un questionnement légitime sur le pouvoir, la propriété, le savoir.

Ces questionnements qui ont justement doté la coopération, le mutualisme ou l’éducation populaire d’histoires riches en expériences fécondes. A la problématique de l’emploi par exemple, substituons celle du travail : assumons que l’ESS n’a pas vocation à être un secteur créateur d’emplois, mais un lieu où s’inventent des rapports au travail qui seront bien plus utiles pour imaginer la société à venir que la création de mille entreprises d’insertion.9

Tranquillement,

Romain Lalande – Article placé sous licence CC0.

NB : Cet article tire une bonne partie de ses sources de la veille active de Stéphane Caillaud (de Kehitys)


1 | Daniel Kaplan, Marine Albarède, Véronique Routin, ESS et économie collaborative : chacune a besoin de l’autre , Le Labo ESS, 27 novembre 2015

2 | Durant la rédaction de cet article, le Labo de l’ESS sortait un dossier dédié au sujet, qui n’a malheureusement pas été pris en compte ici.

4 | Mathias Thépot, Comment l’ESS doit profiter du numérique , La Tribune, 04 mars 2016

5 | Fondation ADN – page de présentation

7 | Les SCIC – Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif – permettent et facilitent cette implication des usagers dans la gouvernance.

8 | Xavier Leflaive – L’ESS est avant tout un projet politique. – LesEchos.fr

9 | Stéphane Veyer et Emmanuel Antoine – Pour une ESS de combat – Le Monde – 2013