Texte original de Michel Bauwens, pour la P2P foundation sous licence CC BY SA

Traduit de l’anglais par Fabien Vidal,

Une évaluation politique de Bitcoin

Bitcoin est un phénomène complexe. C’est aussi un  nouveau jalon, voire une singularité technologique*, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi, à la  fondation P2P, Bitcoin nous inspire un sentiment partagé.

Les Côtés Positifs de Bitcoin

Résumons d’abord les raisons pour lesquelles Bitcoin  constitue effectivement une telle singularité.

Bitcoin est la première monnaie mondialement évolutive*,

socialement-souveraine et post-westphalienne

Ceci n’est pas trivial. Avant le traité de  Westphalie, les monnaies locales étaient la norme. Nombre d’entre elles avaient  des taux d’intérêt négatifs, et elles soutenaient l’indépendance locale. Mais un  effet d’échelle introduit par  l’imprimerie a entrainé l’Europe dans les guerres civiles et  guerres de religion. Cet effet d’échelle a rendu nécessaire la réorganisation de  l’espace politique autour des Etats-nations. Ces  derniers ont par la suite rendu hors la loi les monnaies locales,  détruit l’autonomie locale et se sont appuyés sur la souveraineté monétaire pour  établir leur pouvoir.
Alors qu’en temps de crises, les monnaies locales réapparaissent périodiquement,  aucune d’entre elles n’était évolutive. Les monnaies locales n’ont donc jamais  pu être l’expression d’un pouvoir mondial commun, c’est-à-dire le pouvoir de  communautés mondiales virtuelles.
Le Bitcoin n’a pas de valeur intrinsèque : c’est une  hyper-monaie  fiduciaire. Il n’existe qu’au sein d’un  algorithme particulier, et par la confiance et la volonté politique  des fragments de  population composés de hackers libertaires et répartis  dans le monde.

Bitcoin est l’arme de la dernière chance pour les communautés d’activistes.

Le système monétaire et de paiement classique est au  service d’un certain ordre mondial. Et il peut être mobilisé contre ce qui s’y  oppose. C’est  très clairement apparu dans l’affaire Wikileaks : les banques, VISA  et PayPal ont collaboré avec les différentes autorités pour bloquer son  financement. Dans un tel contexte, l’accès à des alternatives comme Bitcoin est  vital pour ces groupes activistes : il devient leur ligne de vie pour financer  leurs activités hors du contrôle des autorités centrales.

Le potentiel du registre de comptabilité Bitcoin comme outil pour l’auto-organisation des hommes

En plus d’être une monnaie, la technologie de  registre de comptabilité universel*, sous-jacente au Bitcoin, a le potentiel  pour ouvrir une nouvelle ère d’auto-organisation plus aisée : elle rend possible  des organisations autonomes et distribuées de contrats intelligents* gérés par  logiciel, telles quelles sont exprimées par des initiatives comme Ethereum,  Common Accord, et l’expérimentation de crypto-equity Swarm. Bien que ces développements et  possibilités ne soient pas sans dangers, et bien que la plus grande partie de  cet enthousiasme soit utopique, et soit  majoritairement fondé sur des espoirs et seulement quelques  expériences naissantes, cette technologie va potentiellement changer la donne en  abaissant le coût de l’auto-organisation.

 

Les Côtés Négatifs de Bitcoin

Malgré les avantages développés ci-dessus, le développement de Bitcoin a  potentiellement un coût social très élevé.

Bitcoin n’est pas une véritable monnaie peer to peer, mais accentue encore les inégalités

On affirme parfois que Bitcoin est une monnaie  peer to peer, car n’importe quel  ordinateur avec un logiciel de mining*  peut créer de la monnaie. Mais tout le monde n’a pas accès au même nombre  d’ordinateurs, et tout le monde n’a pas d’ordinateur. Ainsi, la  conception même de Bitcoin, qui favorise les premiers arrivants et  ceux qui ont une capacité d’investissement, est un moteur d’inégalité. Le  coefficient de Gini* de Bitcoin, qui est une mesure de l’inégalité, atteint la  valeur spectaculaire de 0,87709  ; et d’après Bitcoinica, 1 % seulement des acteurs possèdent 50 %  des bitcoins.

  1. Les inégalités ne diminuent pas, mais augmentent : d’après Bitcoin  Trader, sur une période donnée, « le top 100 est passé d’une possession de 1 776  434 à 2 254 634 bitcoins, une augmentation spectaculaire de 27 % !  »

  2. Les capacités de mining sont  également déjà concentrées.

Bitcoin ne peut conduire seul à une société sans intermédiaires

Nous vivons  une époque de techno-utopisme avec une forte attirance pour la technocratie.  Cela signifie que nombreux sont ceux qui croient que la technologie suffit à  déterminer certains résultats, tandis que d’autres croient que c’est une bonne  chose que l’humain imparfait soit remplacé par des procédés technologiques «  propres ». Ces deux attitudes sont très dangereuses. Tout d’abord, «  technologies distribuées » ne signifie par forcements « résultats distribués ».  L’histoire nous en a donné une illustration, avec l’invention de l’imprimerie  qui a amené à une démocratisation de la connaissance et de l’alphabétisation,  mais aussi qui, avec le temps, a remplacé l’autonomie locale des cités  médiévales libres par des États-nations bien plus puissants et autoritaires ;  c’est-à-dire rien de moins que la centralisation des pouvoirs politiques. Les  réseaux qui n’ont pas de contrepoids pour maintenir l’égalité aboutissent  inévitablement à une nouvelle concentration de ressources. Ainsi, dans les cas  de Amazon et iTunes, la soi-disant longue traine* de consommation culturelle  prévue par Chris Anderson ne fonctionne plus, et dans le domaine des prêts entre  particuliers*, 80 % des crédits sont fournis par de grandes banques et  institutions, les forces mêmes dont ces technologies étaient supposées supprimer  l’intermédiation. Encore et encore, nous voyons que le potentiel de  désintermédiation des puissances, qui pourrait affecter les pouvoirs en place,  crée de nouveaux intermédiaires, comme les plateformes monopolistiques. Les  technologies sont utilisées par des forces sociales qui les orientent vers leurs  propres besoins. Les inégalités dans la possession de bitcoins vont  inévitablement impacter les structures qui rendent Bitcoin opérationnel,  aboutissant à de nouveaux types de monopoles. Les technologies sont toujours  pénétrées des valeurs humaines. C’est en ce sens qu’aucune programmation ni  infrastructure n’est véritablement neutre.

Bitcoin finance une idéologie dangereuse

Pendant  l’ère industrielle, les grands dangers pour les mouvements sociaux étaient le  fascisme et le stalinisme, deux formes où le pouvoir étatique était  devenu extrême. Mais les libertariens* propriétariens* sont au marché ce que le  fascisme est à l’état : ils visent à la concrétisation d’un marché total, où  tous les aspects de la vie humaine sont transformés en biens marchands. La  conception de Bitcoin est anarcho-capitaliste. C’est-à-dire qu’il est conçu en  faveur de la liberté des détenseurs de la propriété : plus l’on possède, plus  l’on est libre. Comme de tels propriétariens refusent de voir les inégalités  dans la société (ils  les décrètent comme  étant le fruit du libre arbitre), ils  s’allient naturellement aux forces oligarchiques. Et ils soutiennent leurs  programmes politiques de démantèlement des mécanismes de solidarité sociale,  ainsi que toute réglementation limitant la liberté des puissants  groupes économiques.

La  valorisation des Bitcoins signifie un important transfert de richesse sociale  vers cette tendance politique, qui, alliée au capital-risque et aux oligarques  investissant dans le Bitcoin, déplace l’équilibre du pouvoir en défaveur des  forces politiques émancipatrices et progressistes. Les premiers investisseurs  libertariens de Bitcoin peuvent vendre aux nouveaux entrants en faisant une  plus-value, captant ainsi une valeur spéculative significative. Ainsi, bien que  les affirmations, selon lesquelles Bitcoin serait une vente pyramidale*, soient  de toute évidence fausses, il institutionnalise tout de même une rente aux  bénéfices des possesseurs de bitcoins en provenance des nouveaux entrants. En ce  sens, loin d’être un outil d’égalité partagée (ce qui est déjà une affirmation  empiriquement fausse), Bitcoin est un outil idéal pour le développement de  modèles économiques hyper-capitalistes. En un sens, Bitcoin est l’outil idéal  pour le capitalisme réseau-archique* : une hiérarchie de ceux qui permettent,  mais aussi contrôlent les réseaux, et finalement en capturent la  valeur.

En conclusion

Malgré tous les défauts qui viennent d’être évoqués, Bitcoin n’en reste pas moins un nouveau jalon et un développement central, qui montre que les monnaies évolutives mondiales sont techniquement faisables. Il prépare le terrain pour de potentiels systèmes monétaires fondés sur le bien commun et fonctionnant en p2p. Et le registre de  comptabilité de Bitcoin peut devenir un outil pour l’auto-organisation des  communautés.

* Note du traducteur : 

« évolutive » : traduction de « scaleable »,  http://www.investopedia.com/terms/s/scalability.asp

registre de comptabilité universel : l’auteur ne  donne pas le nom de cette technologie. Bitcoin appelle ça la « Blockchain » :  https://blockchain.info/

« Contrats intelligents »  : traduction de « smart  contracts », http://en.wikipedia.org/wiki/Smart_contract

« Logiciel de mining  » : Voir la définition « mining » sur le site Bitcoin :  https://bitcoin.org/en/faq#what-is-bitcoin-mining

«  Libertarien » : http://fr.wikipedia.org/wiki/Libertarianisme.  Attention, ne pas confondre avec libertaire…

«  Propriétarien » : traduction de propertarian, http://www.propertarians.com/what-is-propertarianism/

«  reseau-archique » : traduction de netarchical

« Longue  traine » : voir article : http://fr.wikipedia.org/wiki/Longue_tra%C3%AEne

« prêts entre  particuliers » : traduction de « P2P social lending »